Source : Jacques Sapir......  à lire et relire !

La longue intervention que Vladimir Poutine a faite hors de la conférence du Forum Valdai qui se tenait à Krasnaya Polyana à la fin du mois d'octobre dernier, réveille les échos de sa fameuse déclaration à la conférence de Munich en 2007.

A l'époque on avait voulu voir dans ces déclarations on ne sait quels relents de guerre froide. En réalité, la teneur du discours de Poutine était plus centrée que les principes communs que les grandes puissances devaient respecter si elles voulaient pouvoir coopérer entre elle. Or, le président de la Russie a toujours, et de manière très cohérente, défendu la même position. Il en a donné une nouvelle preuve lors du dernier Forum Valdai. (conférence sur la sécurité qui s'est tenue le 10 février 2007 à Munich).

La teneur du discours de Munich en 2007

Le discours qui fut prononcé par le président Vladimir Poutine en février 2007 à Munich a constitué un moment important dans les relations internationales. Il mérite encore d'être cité analysé avec précision. Car Vladimir Poutine est le dirigeant qui a certainement tiré avec le plus de cohérence les leçons de ce qui s'est joué entre 1991 et 2005, autrement dit de l'avortement du "siècle américain" que l'on annonçait à la suite de l'effondrement de l'URSS ( Le nouveau XXIème siècle, Paris, Le Seuil 2009). Il en déduit l'importance de principes permettant d'organiser ces relations sur une base d'égalité entre les nations.

C'est un retour aux bases de la politique "westphalienne" qui domine les relations internationales depuis le XVI ème siècle. Ce retour découle du constat de la différence radicale des valeurs pouvant exister dans chaque pays. Faute d'une base morale et éthique permettant de faire disparaître le politique des relations internationales, ces dernières ne peuvent être gérées que par le principe fondamental du droit international, soit la règle d'unanimité et de respect des souverainetés nationales.

Or c'est ce que constate et déplore le président russe, les États-Unis tendent à transformer leur droit interne en droit international alternatif. On a vu cette démarche à l'oeuvre avec les sanctions prises par les États-Unis contre les institutions financières (et en particulier la Société Générale), coupables simplement d'utliser le Dollar américain dans des opérations contrevenant aux décisions prises par le gouvernement des États-Unis. Il convient de rappeler qu'il s'agissait de l'embargo contre l'Iran et contre Cuba, et que ces institutions financières n'étaient ni américaines, ni n'étaient impliqué dans ces transactions des filiales de droit américain.

Mais aujourd'hui, même en l'absence de conséquence dommageable pour une entreprise américaine, le FCPA a vu son champ s'élargir considérablement à toute entreprise et personne physique dans le monde à partir d'une connexion aussi tenue avec le territoire américain qu'un e-mail ou une communication téléphonique. (Smith C.F. et Briyaby D Parling "Américan Impérialism") Par ces sanctions, les États-Unis ont réussi a étendre leur droit national en droit international.

Il convient donc de lire avec attention ce texte, qui constitue une définition précise de la représentation russe des relations internationales. Deux points importants s'en dégagent, la constatation de l'échec d'un monde unipolaire et la condamnation de la tentative de soumettre le droit international au droit anglo-américain :

" J'estime que le modèle unipolaire n'est pas seulement inadmissible pour le monde contemporain mais qu'il est même tout à fait impossible. Non seulement parce que, dans les conditions d'un leader unique, le monde contemporain (je tiens à souligner..contemporain) manquera de ressource militaro-politiques et économiques. Mais c'est encore plus important, ce modèle est inefficace, car il ne peut en aucun cas reposer sur une base morale et éthique de la civilisation contemporaine".

Ce passage montre que la position russe articule deux éléments distincts mais liés. Le premier est un doute quant aux capacités d'un pays (ici, les États-Unis sont clairement visés) à rassembler les moyens pour exercer de manière efficace son hégémonie. C'est un argument de réalisme. Même le pays le plus puissant et le plus riche ne peut à lui seul assurer la stabilité du monde. Le projet américain dépasse les forces américaines.

Mais il y a un second argument qui n'est pas moins important et qui se situe au niveau des principes du droit. Il n'existe pas de normes qui pourrraient fonder l'unipolarité. Dans son ouvrage de 2002, Evgueni Primakov, ne disait pas autre chose.Cela ne veut pas dire que les différents pays ne puissent définir des intérêts communs, ni même qu'il n'y ait des valeurs communes. Le discours de Poutine n'est pas "relativiste". Il constate simplement que ces valeurs ( la base morale ou éthique) ne peuvent fonder l'inupolarité, car l'exercice du pouvoir, politique ou économique, ne peut être défini en valeur mais doit l'être aussi en intérêts. Le second point suit dans le discours et se trouve exprimé dans le paragraphe suivant :

" Nous sommes témoins d'un mépris de plus en plus grand des principes fondamentaux du droit international. Bien plus certaines normes et, en fait, presque tout le système du droit d'un seul État, avant tout, bien entendu, des États-Unis, a détourné de ses frontières nationales dans tous les domaines, dans l'économie, la politique et dans la sphère humanitaire, et est imposé à d'autres États".

Faute d'un base morale et éthique permettant de faire disparaître la politique des relations internationales, c'est-à-dire l'opposition ami/ennemi, ces dernières ne peuvent être gérées que par le principe fondamental du droit international, soit la règle d'unanimité et de respect des souverainetés nationales.