ESSAI par Thomas PIKETTY

Une Europe prospère, démocratique est encore possible...à condition d'oser une révolution politique et fiscale.

Thomas PIKETTY est un économiste qui a décrit dans un livre à succès : l'accumulation exponentielle du capital et l'inexorable montée des inégalités. (2,5 millions d'exemplaires vendus !)....( Le chaos du monde ne naît pas de l'âme des peuples, des races ou des religions, mais de l'insatiable appétit des puissants...les humbles veillent !).

Peut-on envisager un plan pour cette Europe qui se défait inexorablement : démocratiquement refondée, elle pourrait, en relançant son économie, surmonter la crise. Dernier avertissement avant fermeture ?

Une monnaie certes, mais aucune politique budgétaire ni fiscale, pas de politique étrangère, et désormais un retour des frontières...l'Europe existe-t--elle encore ?

La concomitance d'une crise financière et économique, et d'une crise géopolitique, avec un afflux de réfugiés, a des effets terribles. L'Europe ne s'est toujours pas remise de la crise de 2008, venue du secteur financier privé américain, qu'elle a transformée par sa faute, par ses mauvaises institutions, ses mauvaises décisions, en crise européenne de la dette publique. Il faut se rappeler qu'en 2007, en France, le taux de chômage était de 7%, et il baissait. A cette époque, l' Europe accueillait un million de personnes chaque année, et cela se passait bien !

C'est environ le nombre de réfugiés qui viennent d'arriver en Allemagne...

Ce million était réparti entre les différents pays européens. Un apport de 1 million de personnes pour 500 millions d'habitants représente 0,2% de la population européenne, un pourcentage qui n'a rien de disproportionné. Le problème, c'est que l' Europe n'a toujours pas retrouvé son niveau d'activité d'avant 2007. Avec la montée du chômage et de la xénophobie,elle s'est fermée, au moment même où se déclenchaient les guerres civiles du Proche-Orient.L'Allemange oublie juste que l'Europe pourrait être plus ouverte si on ne l'avait pas plongée dans la récession.

Si l'Allemagne ne l'avait pas plongée dans la récession....

L'Allemagne et la France ! Si Angela Merkel, lors de la négociation du traité de 2012 qui avait promu une politique de réduction accélérée des déficits budgétaires, et a entraîné une récession généralisée, n'avait pas eu le soutien de Nicolas Sarkozy, il ne se serait rien passé. Car l' Allemagne ne représente que 26/27% du PIB de la zone euro, face au groupe France,Italie, Espagne, qui en représente 50%. Donc ces oays doivent prendre leurs responsabilités. On ne peut pas juste se plaindre de l'attitude de l' Allemagne et s'en servir d'alibi pour ne rien faire. Je pense que si l'on faisait une vraie contre-proposition d'intégration politique renforcée aau sein de la zone euro, avec un noyau dur de quatre pays - Allemagne, France, Espagne, Italie - décidés à mener des politiques de développement économique et social, les Allemands accepteraient.

Mais il faudrait que la France sorte de sa léthargie et mette un plan précis sur la table !

François Hollande est loin de cet état d'esprit...

A son élection en 2012, j'ai essayé comme beaucoup d'autres de l'encourager dans la voie de l'audace. Il avait dit qu'il renégocierait le traité de 2012. Mais il n'avait rien dit de précis, et il n'a rien fait. Trop souvent les citoyens, les militants, les journalistes, nous tous, laissons les détails aux responsables politiques. Pendant la campagne, François Hollande disait : "je vais faire une grande réforme fiscale", et les journalistes cochaient la case, c'est bon, il en a parlé...en fait, il n'avait rien dit du tout .

Avec ce noyau dur de quatre pays, que faites-vous de l'Europe à 28 ?

On conserverait les institutions de l'Europe à 28. Mais la priorité serait de construire des institutions politiques séparées pour une plus petit nombre de pays, partisans d'une intégration renforcée, que d(autres pourraient ensuite rejoindre. Il faut une Europe capable de prendre des décisions en matière de relance, de développement, d'intégration des réfugiés. ( On a pour cela besoin d'un rupture institutionnelle, avec la création d'une chambre parlementaire de la zone euro). 

Quelle différence avec le Parlement européen ?

Le Parlement européen, c'est à 28 pays, et parmi eux certains ne veulent pas d'intégration européenne. La représentation n'y est vraiment proportionnelle, les grands pays sont sous-représentés par rapport aux petits, ce qui est ennuyeux quand on veut prendre des décisions importantes sur les impôts ou le budget. Enfin, la chambre parlementaire que je propose se construirait sur les Parlements nationaux : chaque pays serait représenté par des députés nationaux en proportion de la population.

Qu'est-ce que çà changerait ?

Prenez le scandale Luxleaks. On s'est rendu compte que les multinationales s'entendaient avec le Luxembourg pour payer 1% ou 2% d'impôt seulement. Et Jean-Claude Juncker - l'ancien Premier ministre du Luxembourg, désormais président de la Commission européenne - est venu nous expliquer qu'il fallait une stratégie de développement pour son pays et que tout ce qu'il avait trouvé, c'était de siphonner la base fiscale de ses voisins. Le système institutionnel européen, fondé sur la règle de l'unanimité , ne permet pas d'avancer. Il aboutit à toujours surtaxer les contribuables captifs, donc le travail peu ou moyennement qualifié,parce que les contribuables les plus mobiles, les multinationales, mais aussi les salariés à très hauts revenus peuvent mettre fiscalement les États en compétition. La seule façon de s"en sortir, c'est que les grands pays européens établissent un impôt commun sur les grandes sociétés. Il faut donc un nouveau traité de la zone euro qui entrerait en application dès lors qu'un certain nombre de pays, incluant les quatre plus grands, l'auraient ratifié.

Quelles seraient les politiques à mettre en oeuvre en priorité ?

L'impôt commun sur les grandes sociétés, mais aussi un moratoire sur les dettes. Actuellement, l'Europe paie en intérêt sur la dette intern 200 milliards d'euros par an , que les Européens se doivent à eux-mêmes. Après la seconde Guerre mondiale, la France er l'Allemagne qui avaient des niveaux de dette publique bien supérieurs, ne l'ont pas payée. A un moment, les gouvernements se sont dit que se rembourser des dettes pendant des decennies n'avait pas de sens. Les jeunes générations des années 1950 ont préféré investir pour l'avenir que de payer les bêtises de leurs parents, ce qui a beaucoup aidé à la croissance des Trentes glorieuses. 

Mais l'annulation de la dette, les Allemands n'en veulent pas en entendre parler...

Il suffirait de leur rappeler que l'allégement de dette qu'ils ont obtenu lors de la conférence de Londres en 1954 était en pourcentage du PIB nettement supérieur à ce qu'il faudrait accorder à la Grèce. L'amnésie historique n'est pas une option. Je crois dans les vertus de la délibération démocratique. Avec une chambre parlementaire européenne, on arriverait à dépasser les conflits nationaux. aujourd'hui, quand une seule personne, ministre des Finances ou chef d'Etat, représente 80 millions d'Allemands ou 65 millions de Français, il ne peut revenir en disant : pas de chance, j'ai été mis en minorité...Alors que, dans une chambre parlementaire, une quarantaine de député du Bundestag ou de l' Assemblée nationale, qui qui représente la droite, le centre, la gauche ne parleront plus d'une seule voix. Ce ne serait pas un pays, mais un débat d'idées, en vue de construire une décision majoritaire. C'est cela la démocratie, transformer les conflits irrémédiables en décisions majoritaires acceptées par les minorités. C'est aux citoyens de se saisir de ces questions, sans quoi tout le pouvoir revient au marché.

Aux citoyens de quatre pays seulement ?

Faire son deuil de l'Europe à 28 ne veut pas dire qu'elle n'existe plus, mais qu'il y a plusieurs cercles. Beaucoup de pays européens ne veulent pas d'Union renforcée. C'est le cas des pays de l'europe de l'Est, qui en veulent à la terre entière de les avoir abandonnés, et des pays scandinaves très jaloux de leur système social. Nous partons de 500 millions d'habitants, de vielles nations, à la souveraineté démocratique  issue de Parlement nationaux. Vouloir établir une souveraineté européenne en contournant ces Parlements nationaux est une erreur. C'est pour cela qu'on arrive pas à construire du politique en Europe, mais seulement de la concurrence, de la mise en compétition, du libre-échange. Construisons du politique européen en nous appuyant sur les Parlements nationaux qui votent l'impôt et construisent notre modèle social.  Obligeons les parlementaires nationaux à devenir des parlementaires européens. Le chaînon manquant dans cette histoire, c'est malheureusement la France. Il est urgent que les citoyens, les militants français s'emparent de ces questions..!