Source : LEAP2020

Deux faits majeurs ressortent de l'actualité des quatre dernières semaines. D'un côté, la Chine devient la première puissance économique mondiale, passant devant les États-Unis, avec un poids économique officiel ( chiffres du FMI) de 17,61 billions de dollars (versus 17,4 pour les États-Unis). Si les médias mainstream n'ont pas accordé le moindre haussement de sourcil à cette information, il faut en revanche estimer qu'il s'agit là d'un événement historique : les États-Unis ne sont plus la première puissance économique mondiale et, forcément, çà change tout.

(La Chine annonce qu'elle adopte un nouveau mode de calcul du PIB, intégrant d'autres paramètres que la seule croissance. Une décision dont la pertinence risque de reléguer l'ancien PIB au rang des outils de la préhistoire économique. La brouillard statistique, déjà évoqué précédemment, va tendre à retomber et le paysage n'aura vraiment plus rien à voir !)   source : Europe Solidaire 09/10/2014

Ça change d'autant plus que, parallèlement au franchissement de ce seuil, les États-Unis après avoir tenté d'impressionner la planète par un militarisme débordant à l'occasion de la crise ukrainienne, révèlent une faiblesse stratégique majeure dans leur "gestion" de la crise irakienne. La politique du muscle qui semblait obliger le monde à rester sous tutelle américaine pour un temps encore indéfini, tourne court.

Ces deux indicateurs permettent de voir se dessiner un point de bascule majeur dans le déroulement de la crise systémique globale : le passage d'un monde américain à un monde chinois.

Cette évidente émergence de l'acteur chinois a été précipitée par la crise ukrainienne. Alors que la Chine avait intérêt à maturer son émergence à l'abri des radars, alors que les russes tenaient à distance une Chine inévitablement invasive, alors que les européens auraient dû également préserver les conditions d'une émergence en douceur de ce méga-acteur, la crise ukrainienne a accéléré la mutation et fait perdre en partie la main aux acteurs.

La crise ukrainienne et la politique de sanctions ont poussé les russes à accepter de signer à un tarif moins intéressant que ce qu'ils espéraient le fameux accord gazier russo-chinois. L'Ukraine a fait perdre la main aux russes dans leur négociation avec la Chine de cet accord.

Ces jours-ci, le premier ministre chinois est en visite officielle en Europe et en Russie. Il a les bras chargés de contrats, de projets d'investissements et de perspectives de business, un véritable plan Marshall de reconstitution des économies européennes et russes partiellement détruites par la guerre ukrainienne...Un plan irrésistible, bien sûr. Mais les conditions sont-elles réunies pour que nous soyons vraiment attentifs à préserver notre indépendance vis-à-vis de cette nouvelle puissance ? Rappelons-nous que le plan Marshall a contribué à enchaîner l'Europe de l'après-guerre aux Etats-Unis.

La City de Londres a déjà été sauvée de la faillite par la Chine qui en a fait la première place financière "hors-sol" à pouvoir émettre des obligations en yuan. De ce fait, l' Angleterre devient un fervent promoteur de l'adjonction du yuan aux DTS du FMI. La BCE elle-même commence à envisager d'ajouter du yuan à ses réserves internationales. Et l'Europe se retrouve à jouer le rôle qui lui incombe de facilitateur de transition systémique entre un monde d'avant et un monde d'après la crise. Mais pour le jouer à ses conditions, il aurait été préférable d'être mu par une vision plutôt que par l'appât du gain, voire un réflexe de survie.

Tout cet activisme entre l'Europe, la Russie et la Chine va culminer ces jours-ci avec la tenue du sommet de l' ASEM à Milan, les 16 et 17 octobre. Cet événement a toutes les chances de rester dans les livres d'histoire, en ce qu'il va arrimer l'Europe et l'Asie et fournir la plate-forme de résolution de la crise de l'euro, de la crise ukrainienne de la crise euro-russe, de la crise systémique globale..permettant ainsi la transition au monde d'après la crise. Il aurait été plus "multipolarisant" que l'acte fondateur du monde d'après soit scellé en un sommet Euro-BRICS. Mais il y a urgence et après tout, trois des cinq BRICS seront présents (Russie, Inde et Chine)..;Et surtout, le sommet ASEM a pour caractéristiques communes avec l'idée d'un sommet Euro-BRICS d'être représentatif des nouvelles réalités globales (poids économique, commercial, démographique) et de ne pas compter les États-Unis désormais et jusqu'à nouvel ordre ombre portée sur toute tentative d'adaptation du système mondial aux nouvelles réalités.

Le succès de cette rencontre va rendre évident à tous le contraste entre les perspectives offertes par l'alliance avec les États-Unis (où il est surtout question de guerre) et celles offertes par un rapprochement stratégique avec l' Asie (où il est surtout question de redressement économique). Les espoirs portés par ce sommet auront notamment pour effet de sonner le glas du traité transatlantique, le déjà et controversé TTIP.

Les premières générations d'étudiants formés à l' Europe (grâce au programme Erasmus) et aux dynamiques trans-européennes en matière d'enseignement supérieur) ont de 45/50 ans, l'âge où l'on commence à compter, que ce soit sur les circuits politiques ou économiques. Leur capacité à s'intégrer dans un monde multipolaire est infiniment supérieure à celle des élites issues des générations antérieures formées nationalement ou aux États-Unis, ne parlant dans le meilleur des cas qu'anglais. grâce à Erasmus, l'Europe a tous les atouts en main pour compter à l'échelle globale malgré sa petite taille relative.: multilinguisme, multiculturalisme naturel facilitant l'ouverture au monde et la compréhension de la complexité, etc.

En conclusion, l'émergence du monde multipolaire reprend son cours ..il aura seulement été plus douloureux et sera juste un peu plus chinois que ce qu'une transition organisée aurait permis.